Un exemple précis, souvent évoqué par rapport aux ovnis, permet de bien faire comprendre les conséquences de cette évolution. Le 30 octobre 1938, Orson Welles met en scène sur les ondes de CBS le roman de l’écrivain anglais HG Wells, La Guerre des mondes (1897). On connaît le résultat : panique des auditeurs qui prennent au sérieux l’émission et s’enfuient pour échapper aux Martiens. Cette histoire a été très souvent invoquée par les porte-parole du savoir pour montrer les risques qu’il y avait à laisser se développer la croyance aux ovnis. Malheureusement pour ces critiques, et heureusement pour le public prétendument crédule, l’émission d’Orson Welles n’a été suivie d’aucune panique de l’ampleur de celle décrite dans la littérature, Aucun suicide, aucun accident grave, etc. Si les auditeurs n’ont pas paniqué, que faut-il croire de l’image de « public crédule prêt à paniquer à la première annonce de survol de soucoupe » qui accompagne toute discussion sur les ovnis ?
Dans tous les domaines de la connaissance portant sur la conception du savoir et sur les différences entre la pensée de tous les jours et la pensée scientifique, la réflexion a énormément évolué, abandonnant les conceptions dévalorisantes du public « crédule » et « irrationnel ».
Si cette vision de la société en termes d’opposition entre vraie et fausse science, entre pensée scientifique et pensée magique, ne tient pas, que valent les arguments opposés aux ovnis qui brandissent le risque de panique, de montée de l’irrationnel, qui affirment l’irrationalité des ovnis ?
On peut en conclure que, sans prendre position sur la réalité des faits, prise de position qui sera seulement éventuellement permise par une étude des données, il est néanmoins possible de cesser de voir le problème sous l’angle d’une opposition violente entre vraie et fausse connaissance. Trop longtemps, on a confondu la pratique scientifique réelle et une certaine image idéale et irréelle sortie de magazines, comme on confond le travail de l’espionnage réel et la figure mythologique de James Bond. Si on troque l’image de la science telle qu’on l’imagine avec l’image de la pratique scientifique réelle, on modifie profondément la nature du débat ovni. Il ne s’agit plus de se prémunir contre l’irrationnel ou la fausse science mais de discuter de phénomènes, de données et de voir ce que la science peut en faire.
Le débat se déplace alors. Il ne s’agit plus de vaincre une ufologie jugée irrationnelle ou au contraire d’abattre une science jugée obsolète, mais de se demander quelles pratiques scientifiques mettre en place pour obtenir le genre de données permettant à une discussion scientifique d’être conduite. Il n’est donc plus question d’évoquer de grandes révolutions où l’on passerait, brutalement, de l’irrationalité, de la subjectivité, à la rationalité, à l’objectivité, mais de se doter du même genre d’outils dont se dotent les chercheurs confrontés à des données produites par des acteurs qui ne maîtrisent pas le discours savant. On n’attend plus du témoin qu’il devienne miraculeusement rationnel mais du chercheur qu’il se montre capable de déployer les outils permettant de tirer quelque chose de données testimoniales.
Ce qui est étrange, comme on l’a noté au début de cet article, c’est la volonté partagée à la fois par les rationalistes et par les ufologues de donner à leur débat l’image d’une opposition entre deux mondes, alors que la réalité est bien plus simple. Le problème c’est que l’ufologie a fini par se retrouver prisonnière de pratiques empruntées complaisamment au discours rationaliste et qui ont fini par bloquer toute discussion.
La politesse comme règle épistémologique
Pourtant, ici et là, la situation a évolué et différents groupes et personnes ont modifié certaines pratiques et fait évoluer le débat sur les ovnis. Ainsi le GEPA (Groupe d’Études des Phénomènes aériens, fondé en 1962 et longtemps dirigé par René Fouéré), en proposant un univers extrêmement policé, même trop selon certains, a mis en place une des règles fondamentales du travail scientifique : l’interdiction de s’insulter par écrit, dans le cadre des publications professionnelles. Ne nous leurrons pas : les scientifiques sont tout autant que les ufologues capables de se détester, mais il leur est généralement impossible de remplir leurs articles avec de telles démonstrations de divergences personnelles. Les jugements personnels doivent rester en dehors de l’article. Le GEPA avait, de même, et contrairement à la plupart des autres groupes, institué une règle très stricte de politesse entre les ufologues et à l’égard des opposants.
On peut s’étonner de s’attarder ainsi sur un aspect en apparence marginal de la pratique scientifique ou ufologique. Pourtant, cet aspect est lourd de conséquence. En effet, il suffit de prendre la mesure des conséquences de cette règle de politesse instaurée par René Fouéré pour en saisir l’immense portée. Aujourd’hui où sur Internet les ufologues passent une partie de leur temps à s’insulter et à discuter des qualités des uns et des autres, le résultat concret est que, finalement, ces ufologues parlent d’autre chose que des faits. Un temps précieux qui pourrait être consacré à ces faits est perdu à s’invectiver. Si l’insulte était interdite, les ufologues seraient contraints soit à laisser tomber l’ufologie, soit à parler d’autre chose que des personnes, et donc des faits. On peut parier que le domaine en serait profondément modifié.
L’anomalie belge : l’importance des conditions matérielles de travail
Je voudrais évoquer un autre groupe qui à l’instar du GEPA a bouleversé les habitudes ufologiques et profondément modifié la nature du débat. Ce groupe, c’est bien évidemment la SOBEPS. En effet, il suffit de se pencher, même superficiellement, sur l’histoire de la SOBEPS, pour constater que son histoire est très différente de celle de la plupart des autres groupes ovnis. Il suffit de passer la frontière pour que l’impression de bricolage inefficace qui se dégage du travail de la plupart des groupes français disparaisse lorsqu’on arrive à Bruxelles. Á croire que lorsqu’il s’agit des amateurs, en Belgique le sujet est pris plus au sérieux que partout ailleurs dans le monde, et surtout qu’en France. Comment expliquer la différence de statut entre la SOBEPS, notamment au cours de la grande vague de 1989-90, et le statut, ou plutôt l’absence de statut, des groupes français par rapport aux autorités ?
Certes les ufologues belges sont, à l’instar de leurs aînés du GEPA, polis avec leurs interlocuteurs, attitude très méritoire lorsqu’on constate le niveau de certaines critiques prétendument scientifiques qui leur sont opposées par certains. Mais ce n’est pas tout. Il y a un aspect que la SOBEPS a poussé plus loin sans doute qu’aucun autre groupe ufologique. Et cet aspect, c’est la mise en place de lieux où travailler, trier les données, débattre sur ces données. La SOBEPS est un des rares groupes à s’être doté dès le départ de locaux dans lesquels les membres ont pu travailler.
Ici aussi, comme sur le cas de la politesse, le fait d’insister sur un aspect en apparence aussi éloigné de la réflexion scientifique que le fait d’avoir des murs et des bureaux peut paraître étrange et très décalé par rapport à une réflexion scientifique sérieuse. La science ne saurait se réduire au fait d’avoir des murs. Non, bien évidemment, mais ici aussi, comme on l’a fait plus haut à propos de la politesse, imaginons la SOBEPS sans ses extraordinaires locaux de l’avenue Paul Janson. Imaginons que la SOBEPS ait voulu réaliser le programme de travail de la période 1989-90 en se réunissant, comme ses homologues français, dans la cuisine ou le salon de tel ou tel membre ? Aurait-il était possible d’organiser le groupe de la même façon sans l’aide de locaux fixes où chaque membre pouvait retrouver à la même place les revues, les dossiers, où il pouvait les ranger sans que la vie privée n’impose de déplacer les choses ?
De nombreux travaux ont été consacrés ces dernières années à l’importance des laboratoires dans la réalisation du travail scientifique, à l’importance des lieux matériels et à leur rôle dans la production concrète des données scientifiques. De même que les colonnes des tableaux permettent de classer les données, de même le fait de disposer de locaux, de murs, d’étagères, permet aussi, comme les colonnes d’un tableau, d’organiser les données, de profondément modifier la nature du travail ufologique et de le rendre moins friable que celui des autres ufologues dépourvus de ce genre de dispositif.
Il n’est pas question de réduire la pratique scientifique au fait d’être poli ou d’avoir des laboratoires, mais de noter que ce genre de dispositif à des conséquences plus visibles et concrètes que le fait de « penser scientifiquement » ou d’être « rationnel ». On peut même noter que ce sont des conditions concrètes comme le fait d’être poli ou le fait d’être doté de murs qui permet d’être scientifique et rationnel et non le contraire.
Ne pas séparer les faits et les hypothèses
Il reste un dernier aspect à évoquer ici et je rejoins ici les réflexions de Bertrand Méheust dans ce même numéro. Souvent, pour « faire scientifique », on croit utile de séparer les faits et leur interprétation. Il faudrait mettre en évidence des faits mais se garder de toute interprétation hâtive, voire de toute interprétation tout court. Mais la science n’a que faire de collectionner des faits dépourvus d’interprétation. Pasteur ne s’est pas intéressé aux microbes sans formuler d’hypothèse sur leur nature. Le résultat aurait été très différent. Il ne s’agissait pas de simplement prouver l’existence des microbes mais de modifier le court de la société avec ces microbes. En démontrant l’existence des microbes, Pasteur a profondément changé la société, il l’a « pasteurisé ».
Pourquoi l’ufologie devrait-elle s’interdire de formuler des hypothèses sur la nature des données qu’elle manipule ? Au nom de quoi l’attitude scientifique serait-elle associée au refus de spéculer sur la nature des données ?
Mais lorsqu’il s’agit d’hypothèses, deux modèles principaux s’opposent alors. Le premier suppose l’existence de phénomènes naturels nouveaux, le second suppose l’existence d’un phénomène doté d’intention, peut-être d’origine ET. Ici aussi on suppose que la démarche scientifique se trouve du côté de l’hypothèse de phénomènes naturels et non du côté de l’hypothèse extraterrestre (HET), qui verserait trop facilement dans l’irrationalité. Mais en quoi le fait de supposer l’existence de visites extraterrestres enlèverait-il du sérieux à la démarche ? Si les enquêteurs sont capables de faire la différence entre les faits et leurs hypothèses, pourquoi cela devrait-il poser un problème ?
Le domaine SETI dont on oppose souvent la rationalité à l’irrationalité supposée de l’ufologie, n’hésite par à mettre en avant son intérêt pour la recherche d’extraterrestres.
Si on trouve des phénomènes astrophysiques ou radio nouveaux on sera toujours à temps d’en ternir compte dans la recherche. Pourquoi l’ufologie devrait-elle se comporter différemment ? Elle peut très bien afficher un intérêt pour l’hypothèse extraterrestre, quitte à réviser ses ambitions à la baisse si les données ne suivent pas. Au moins l’HET est source de motivation et risque de se révéler plus mobilisatrice que d’autres hypothèses plus conventionnelles.
L’ufologie n’a pas de raison de se croire aux marges des sciences. Elle n’est pas une discipline acceptée, loin de là, mais c’est en raison de la conjonction de raisons énoncées par les rationalistes et reprises, une fois inversées, par certains ufologues. L’évolution des connaissances dans le domaine des sciences sociales permet de profondément réviser notre conception de la connaissance et de l’opposition entre les savoirs.
De même, l’observation de la pratique scientifique et ufologique permet de constater la place occupée par des facteurs en apparence éloignés des règles de la méthode, mais dont les conséquences sont néanmoins très concrètes sur la capacité à produire des faits scientifiques.
Enfin, la comparaison entre le débat sur les ovnis et celui sur la vie extraterrestre permet de voir que ce n’est pas en se montrant le plus conservateur du point de vue des hypothèses que l’on se montre le plus scientifique. Il ne faut pas hésiter à afficher des ambitions réelles pour défendre un dossier, l’invalidation éventuelle de l’hypothèse n’entraînant pas le rejet ou la disqualification des faits dans leur ensemble.
Pendant des décennies, la responsabilité de produire un contexte de travail sérieux sur les ovnis dépendait de l’action de groupes comme la SOBEPS (ou le GEPA auparavant) qui ont su travailler en rompant avec les (trop souvent mauvaises) habitudes prises par les autres ufologues au contact de leurs adversaires rationalistes. Il va falloir aujourd’hui inventer de nouvelles pratiques.
http://www.sobeps.org/html/actualite.html#méheust