Deux ouvrages pour un enquêteurObserver le phénomène ovni avec méthode, c’est possible.
dimanche 19 juin 2005, par Jérôme Beau
Les « vrais » enquêteurs, ceux qui n’hésitent pas à se salir les chaussures sur le terrain, se font rares ; les "anciens" de l’ufologie, qui ont connu l’âge d’or des années 1970, le déplorent. S’il est sûrement justifié de reprocher aux "webufologues" d’aujourd’hui de manquer de cette expérience indispensable du contact direct avec les témoins [1], on ne peut certainement pas généraliser la critique à l’ensemble des ufologues les plus réputés de l’histoire, encore courte, de l’étude des ovnis. Un certain nombre de ces derniers ont intégré, souligné, et parfois même initié l’intérêt pour l’ufologue d’une connaissance approfondie de mécanismes aussi divers que ceux de la perception, de l’astronomie, de l’optique ou de la psychologie nécessaires à toute enquête digne de ce nom. Ceux-ci ont laissé un héritage ; en voici deux précieux exemples.
Observing UFOs
Richard Haines est ingénieur en aéronautique, doublé d’un psychologue diplômé. Il a travaillé pour la NASA, en tant que spécialiste des études sur les capacités visuelles, puis comme enquêteur pour l’Administration Fédérale de l’Aviation (FAA) aux Etats-Unis, officiant dans de nombreuses enquêtes sur des crashes d’avions, et comme conseiller sur plusieurs projets de modernisation des standards aéronautiques.
Il a mis ses compétences au service d’organisations (APRO), d’enquêtes (Costa Rica en 1971, Vancouver en 1981) et d’études ufologiques (Pocantico en 1997) avec une rigueur et un sérieux qui ont fait sa réputation. Il est actuellement directeur scientifique du NARCAP, une organisation visant à répertorier les phénomènes non identifiés dans le domaine de l’aviation.
Lorsque Haines entreprend d’écrire Observing UFOs à la fin des années 1970, une époque charnière de l’ufologie, il part d’un principe simple : on peut en apprendre beaucoup plus sur les ovnis si l’on comprend mieux les capacités et les limitations de notre propre perception. Les témoignages, qui constituent la principale source de données de toutes recherches en la matière, ne doivent évidemment pas être admis sous leur forme brute, mais à travers la connaissance de l’instrument subtil et complexe que nous sommes [2]. Un astronome, un physicien ni aucun autre scientifique faisant de la science observationnelle ne ferait pas plus l’économie de la connaissance des limitations et déformations de ses instruments, ni de la manière dont il faut les inclure dans leurs interprétations. En l’occurrence, Haines, fort de sa triple expérience en perception, aéronautique et ufologie, semble particulièrement bien placé pour nous guider dans cette exploration.
Les données du problème
Parmi les nombreux défis à relever, arrive en premier lieu la variabilité de la perception visuelle chez chacun. Il est rare que deux témoins observant le même phénomène décrivent exactement la même chose [3], pour une multitude de raisons, des capacités visuelles du témoin jusqu’à la nature du phénomène lui-même (sa fugacité par exemple), sans oublier les conditions d’observation.
La mémoire ensuite, joue elle aussi un rôle prépondérant dans l’observation, dans la mesure où c’est elle qui va fournir au témoin ses points de repère pour une première analyse. « A quoi cela ressemble-t-il ? » est sans doute la première question inconsciente que se pose tout témoin. Le fait que l’interprétation d’un stimulus visuel se fasse toujours par comparaison, et jamais dans l’absolu - « Ce qui est absolument incomparable est entièrement incompréhensible » disait Buffon [4] - est loin d’être neutre, et un argument en faveur de la formation des témoins. Ce n’est cependant pas là le seul biais de la mémoire, qui peut être affectée par une sélectivité (sélectionner ou écarter une interprétation plutôt qu’une autre) ou tout simplement une sensibilité au temps qui passe.
Cependant, le biais le plus gênant reste sans doute celui de la retranscription : non seulement le témoin aura une grande difficulté à exprimer son vécu à travers des mots (d’autant plus si le phénomène est extraordinaire et ne trouve pas de repères adéquats auxquels se comparer), mais il sera encore plus difficile pour un tiers de saisir de manière fidèle l’expérience du témoin [5]. Le problème trouve alors toute sa dimension lorsque ces données recueillies devraient prétendre à une évaluation de la fiabilité du témoin et de son témoignage, filtrées encore et encore à travers les inévitables traductions, interprétations et déformations des enquêtes aux intentions les plus honnêtes, et de leurs exploitations ultérieures [6].
Pour Haines, ces problèmes nous enseignent que l’évaluation d’un témoignage nécessite beaucoup plus de données que l’on en recueille généralement, y compris celles dépassant le cadre de notre intérêt immédiat. Parce que « nous restons confrontés à un phénomène dont nous ne connaissons pratiquement rien, nous ne devons gâcher aucune occasion de recueillir autant d’informations observationnelles fiables que possible ». En un mot, si l’on veut un jour trouver la formule de l’équation des ovnis, n’hésitons pas à relever autant de variables que possibles. On ne peut cependant nier que leur accumulation, si elle est indispensable, représente cependant un risque supplémentaire pour la fiabilité. Elle implique donc une méthode plus rigoureuse, à laquelle sera soumise non seulement le témoin et son témoignage, mais aussi l’enquêteur et son enquête.
Recueillir
Dans sa proposition de réponse aux problèmes posés, Haines élabore un protocole d’interrogation du témoin. On y retrouve des étapes classiques de l’enquête ufologique, tels le recoupement d’un témoignage écrit par un formulaire codifié, mais aussi d’autres techniques plus originales et plus sophistiquées : non seulement le témoin est invité à dessiner librement ce qu’il a vu mais à reconnaître certains aspects de son observation parmi une liste de propositions qui sont autant de nouveaux repères. Haines va cependant plus loin que la grille « d’ovnis typiques » de Shepard (comme un album photo où il faudrait retrouver l’assassin) en proposant une série de caractéristiques visuelles (portions de forme, aspects de surface, etc.) permettant de constituer un véritable « portrait-robot visuel », de ce qui a été observé. Il y joint enfin une codification des éléments permettant de synthétiser la description du phénomène en un code unique (« T1B1 » désigne par exemple un cercle parfait, alors que « T11M10 » désigne une forme plus complexe que peu de gens se risqueraient à décrire objectivement avec leurs seuls mots). L’idée est donc bien, pour obtenir une retranscription plus fidèle du témoignage, de se reportez à la grille de lecture de Haines, qui fait fi des descriptions intermédiaires.
On s’aperçoit donc qu’avec son portrait-robot visuel, non seulement Haines comble un manque (il complète par un « formulaire visuel » le parallèle au techniques textuelles), mais augmente la fiabilité en suscitant les mécanismes de reconnaissance plutôt que de reconstruction à partir du vide. L’aspect formulaire permet en outre, comme pour le textuel, une approche d’interview complémentaire permettant de s’assurer une couverture minimale des informations à recueillir (pas de questions oubliées), une facilitation du traitement automatisé (les statistiques sur les dessins étaient soient impossibles soit trop simplistes) et une réduction de la subjectivité (questions/réponses prédéfinies).
Valider
De fait, « fiable » n’est pas un vain mot chez Haines, qui s’évertue à faire vérification et contre-vérification de tout ce qui peut l’être. Le témoin d’abord qui, contrairement à ce que l’on pourrait croire, n’est pas susceptible de décrire n’importe quel phénomène. Un être humain est aussi un instrument qui a ses limites, et il faudra se méfier de celui qui vous relatera quelque chose qu’il ne se sait pas incapable d’appréhender (par exemple l’œil humain ne peut pas détecter le déplacement d’un objet lumineux à une vitesse angulaire de 3 à 5 mn d’arc par seconde).
Le portrait-robot visuel, avec son niveau de fidélité - et donc de fiabilité - supérieur constitue bien sûr un moyen supplémentaire de recouper l’info, mais Haines ne jette pas aux orties les déclarations libres pour autant. Pour elles aussi, il propose diverses méthodes d’analyse : par exemple, au contraire de formulaires, qu’ils soient textuels ou visuels, il est normal - et attendu - de trouver dans de telles déclarations des aspects subjectifs. En fait, c’est le contraire qui serait suspect. Les enchaînements dans le récit, son homogénéité, sa relation à la compétence du témoin sont autant de critères que Haines propose d’examiner pour évaluer la fiabilité des récits, exemple à l’appui.
Mais quelle valeur auraient ces éléments directement issus du témoin, si l’enquête elle-même comportait des erreurs ou était biaisée ? Comme le témoignage, elle doit elle aussi faire l’objet d’un contrôle : l’enquêteur doit vérifier la cohérence des données qu’il a recueillies, en recoupant les éléments écrits, dits, observés, dessinés et mesurés.
Corriger
Il s’agit ensuite pour Haines de montrer comment, une fois les données recueillies et fiabilisées, on peut les corriger et les relativiser en fonction de nombre de paramètres, à commencer par l’observateur lui-même : « Après son observation, faites passer des tests au témoin et vous en apprendrez plus sur son observation », dit-il. Les capacités d’observation du témoin vont en effet constituer une partie non négligeable de notre référentiel d’interprétation. A cet effet, Haines répond à nombre de questions pratiques : comment évaluer des mesures angulaires correctes ? Comment relativiser les estimations de vitesse, de taille ? Quelles formes réelles peuvent se cacher derrière des formes apparentes ? Et ainsi de suite. A chaque fois, des explications, émaillées de recommandations : « demandez au témoin combien de temps il est resté dans le noir avant de faire son observation », « évitez des mesures en termes absolus », attention aux observations en périphérie de l’oeil, etc. Un conseil pour chaque erreur potentielle.
Apprendre
S’ensuit alors un considérable panorama des mécanismes de l’observation, et de leurs écueils souvent méconnus. Haines rappelle et montre comment, même sans aucun phénomène extraordinaire, la perception peut sembler extraordinaire. Dans diverses circonstances n’impliquant pas d’ovnis, des objets peuvent sembler disparaître soudainement. Quelles questions faut-il se poser ? Combien de media interviennent-ils dans cette observation ? Quel rôle chacun peut-il jouer dans celle-ci ? N’en a-t-on pas oublié ? [7]
Peut-être la plus grande surprise du livre de Haines réside-t-elle dans le nombre de réponses à ces questions, improbables tant on n’imaginait pas qu’un jour quelqu’un puisse aller chercher la réponse : « A quel point la perception de forme, taille, couleur d’un objet peut-elle être influencée par sa luminosité ? », « Quelle sensibilité lumineuse pour un témoin resté dans le noir 20 mn ? 5 mn ? 1 h ? ». Tout est livré ici, souvent à l’appui de références externes, élaborées hors de tout contexte ufologique (souvent anciennes il est vrai), et graphiques à l’appui. Haines n’en finit par d’enchaîner toutes les pistes qu’il connaît : la vision-même du témoin, le fait que des objets puissent apparaître là où ils ne sont pas (réfraction typiquement), l’activité du témoin avant son observation peut jouer sur sa perception (temps d’adaptation de l’œil à la luminosité), etc.
Observing UFOs est un livre de référence. Il pourrait être le manuel d’un cours de « sciences de l’observation » si un cours d’ufologie existait. Comme devrait l’être un tel cours, il est neutre, se bornant à livrer une connaissance et des méthodes.
Mais Haines serait-il « sceptique » ? Chercherait-il derrière toutes ses précautions, ces cas « aux limites », à montrer que les observations ovnis sont autant d’erreurs probables ou de circonstances exceptionnelles ? Malgré ses nombreux travaux concluant parfois à l’inexplicabilité de certaines photos ou observations, Haines est sûrement le sceptique de quelqu’un - nous le sommes tous. Pour les autres, il sera un scientifique qui se borne à envisager toutes les hypothèses dans l’analyse d’une observation. Il le fait à l’aune de ses connaissances considérables, des outils qu’il choisit de partager.
C’est un livre qui ne se lit pas forcément d’une traite, pas plus qu’on ne lirait un manuel scolaire ou une encyclopédie de la perception. Parfois très technique et d’un niveau élevé, s’il pourra rebuter de prime abord les lecteurs non familiers de la physique ou de l’optique, peu pourront au final se targuer de n’avoir rien appris. L’assimilation des connaissances qu’il contient permet de valider, corriger et comprendre nombre d’observations, et premier lieu que le témoignage brut n’est que la première de l’édifice d’un enquêteur. Observing UFOs loin de résoudre le mystère des ovnis, offre des outils pour l’affronter. Reste un autre mystère : celui de la raison pour laquelle son travail reste toujours, aujourd’hui, si peu exploité.
The UFO Handbook
Allan Hendry a été chef enquêteur pour le CUFOS, une des trois plus grandes organisations ufologiques des Etats-Unis. Il a écrit de nombreux articles pour la revue de ce groupement, l’International UFO Reporter, dont il a été rédacteur en chef. Parmi ses diverses expériences, Hendry a été responsable de la ligne téléphonique gratuite mise en place par le CUFOS pour recevoir les rapports d’ovnis signalés aux forces de l’ordre.
De l’intérêt des OVIs
De la base de données des signalements enregistrés - plus de 1300 cas - Hendry a identifié 88,6 % des cas. Il constate qu’ils partagent nombre de points communs avec les non identifiés : ils émanent des mêmes sources, sont rapportés pour les mêmes raisons. Ces caractéristiques communes et la proportion écrasante des OVI l’amènent à une première réflexion : on n’apprendra pas grand-chose des ovnis si l’on ne s’intéresse qu’aux non identifiés. Il ne s’agit pas de réduire a priori les ovnis aux OVIs, mais de ne pas négliger « l’échantillon témoin » que constituent ces derniers, dont ils s’agit justement de trouver les différences avec les non identifiés.
Le ton et la qualité du discours sont donnés dès les premières pages, notamment à travers la courte mais magistrale synthèse de la question intitulée The total UFO phenomenon. Les faits sont là : les observations d’ovnis existent bel et bien - mais beaucoup sont en fait identifiables - elles sont massives, globales, leur variété - sûrement trop grande pour une solution unique - implique une approche pluridisciplinaire - et exclut au passage d’envisager l’ufologie comme une science. Etudier les rapports sans a priori, c’est aussi ne pas considérer les phénomènes rapportés comme étant forcément des objets, et a fortiori dans le cadre systématique d’un cliché extraterrestre.
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